Acier semé de Naomi Maury
Commissaire d’exposition : Leïla Simon
du 21 juillet au 23 août 2026
du mardi au dimanche de 15h à 19h – entrée libre


L’année dernière, l’exposition Le travail c’est la santé ! empruntait son titre à la chanson d’Henri Salvador. Derrière son apparente légèreté, la citation révélait toute l’ambivalence du travail : ce qui est censé nous construire peut aussi nous user. À travers les œuvres de Bertille Bak, il était question des formes d’exploitation qui traversent nos sociétés, mais aussiet surtout des solidarités, des résistances et des imaginaires collectifs qui permettent d’y faire face.
Avec Acier semé, l’exposition de Naomi Maury prolonge cette réflexion en déplaçant nos regards. Si le travail demeure présent en filigrane — notamment à travers les récits de personnes dont les corps ont été transformés ou fragilisés par leur activité professionnelle — c’est désormais la question des normes corporelles qui vient alimenter les réflexions de l’artiste que nous avons invitée cet été.
Le titre lui-même contient déjà cette tension. L’acier évoque l’industrie, la technique, l’outil, l’architecture, les dispositifs qui organisent nos existences. Semer renvoie au vivant, à la croissance, à ce qui se développe lentement, de manière imprévisible. Entre ces deux termes, Naomi Maury dessine un espace de réflexion où les frontières habituellement tracées entre humain et machine, nature et technologie, soin et contrainte deviennent plus poreuses.
Depuis l’Antiquité, les sociétés occidentales ont élaboré leurs systèmes de mesure à partir d’une certaine idée du corps humain. Les canons de la sculpture classique, les théories architecturales héritées de Vitruve puis réinterprétées au fil des siècles, les normes qui organisent encore aujourd’hui nos espaces publics reposent sur l’existence supposée d’un corps de référence. Escaliers, portes, mobiliers, outils : tout semble conçu pour un individuabstrait, valide, autonome et mobile.
Le travail de Naomi Maury prend place dans les angles morts de cette histoire.
Ses sculptures ne représentent pas des corps. Elles n’en proposent ni l’image ni la réparation. Composées de structures métalliques, de céramique, de lumière, de textile, d’éléments inspirés de formes microscopiques ou technologiques, elles demeurent volontairement indéterminées.
Cette ambiguïté est fondamentale. Car ce qui intéresse l’artiste n’est pas le corps comme forme visible, mais ce qu’on lui demande d’être à travers les outils qui le prolongent, les structures qui le soutiennent, les environnements qui l’accueillent ou l’excluent, les relations qui le constituent.
Les prothèses, orthèses et exosquelettes auxquels son travail fait parfois référence ne sont jamais abordés comme de simples technologies correctrices. Ils apparaissent comme des objets complexes, capables tout autant d’émanciper que de contraindre. Ils révèlent les tensions qui traversent nos sociétés contemporaines : entre soin et productivité, autonomie et contrôle, assistance et normalisation.
À travers les témoignages qu’elle recueille depuis plusieurs années auprès de personnes en situation de handicap, de soignant·es ou de travailleur·euses dont le corps a été altéré par leur activité professionnelle, Naomi Maury rappelle que les difficultés rencontrées par certains individus ne sont jamais uniquement individuelles. Elles révèlent également les limites des environnements dans lesquels nous évoluons.
La situation d’handicap apparaît alors moins comme une exception que comme un révélateur des normes qui structurent nos espaces communs.
Cette dimension politique se déploie cependant sans jamais devenir démonstrative. L’artiste préfère construire des situations d’expérience.
La lumière y occupe une place essentielle. Héritière lointaine des usages symboliques et picturaux qui traversent l’histoire de l’art, elle n’est plus ici destinée à révéler un sujet ou à hiérarchiser un espace. Elle devient un matériau à part entière. Elle enveloppe les œuvres et baigne l’ensemble des visiteurs dans une même atmosphère. Là où la norme sépare et mesure, la lumière relie.
Le son participe de cette même logique. Une création sonore accompagne la déambulation et transforme l’exposition en un environnement sensible plutôt qu’en une simple succession d’objets. À certains endroits, le temps semble ralentir. Assis sur une assise conçue par l’artiste, les visiteurs peuvent écouter au casque les récits réunis dans Se raconter. Ces voix évoquent le soin, le travail, les outils, les contraintes, mais aussi les stratégies d’émancipation et les formes de solidarité qui émergent à partir des expériences vécues.
Les titres choisis par Naomi Maury — Acier semé, Se raconter, Semons nos corps — témoignent d’ailleurs d’une attention constante aux gestes de mise en relation, autant d’actions qui ne peuvent se déployer qu’à plusieurs.
Face aux injonctions contemporaines de performance, d’optimisation et d’efficacité, l’exposition propose une autre lecture du vivant. Non pas celle d’individus autonomes et autosuffisants, mais celle d’existences interdépendantes, traversées par des réseaux de soutien, de vulnérabilité et de coopération.
Si l’histoire de l’art et de l’architecture a souvent cherché à définir une mesure idéale du corps, Naomi Maury emprunte le chemin inverse. Elle ouvre un espace où la diversité des formes de vie, des expériences et des manières d’habiter le monde peut apparaître non comme une anomalie à corriger, mais comme la condition même d’un avenir partagé.
Leïla SIMON,
commissaire de l’exposition Acier semé de Naomi Maury, Eac Les Roches 2026
