Marc Simon
« Tous les hommes sont malheureux parce qu’ils ont peur de proclamer leur volonté. L’homme jusqu’ici a toujours été pauvre et malheureux, parce qu’il craignait de réaliser la forme suprême de sa volonté; il n’usait de cette volonté qu’en tapinois, comme un écolier. Je suis affreusement malheureux parce que j’ai affreusement peur. La peur est la malédiction de l’homme… mais je proclamerai ma volonté! Je suis obligé de croire que je ne crois pas. J’ai cherché l’attribut de ma divinité et je l’ai trouvé : l’attribut de ma divinité, c’est ma libre volonté! C’est grâce à ma volonté que je peux manifester sous sa forme suprême mon insubordination et ma liberté nouvelle, ma liberté terrible. » Les possédés , Dostoïevski
On the way again…
Cette exposition nous permet de prendre connaissance et de mieux comprendre les recherches de Marc Simon, artiste qui aujourd’hui se consacre principalement à la céramique, un matériau qui, pour lui, contient en quelque sorte les composantes de nombreux de ses divers questionnements artistiques. Le matériau Terre se malaxe, se triture, se bat…., les termes les plus violents et les plus physiques peuvent se décliner pour parler de ce rapport du céramiste avec son matériaux de prédilection. Et tout cela pour faire surgir une forme, faire surgir ce qui doit sortir de soi dans la plus grande nécessité. Cette idée, ce besoin de surgissement ne peut être que la résultante d’une réflexion intense et intime autour de l’acte créateur; Comment et par quel moyen ex-primer cet indicible qui pousse l’artiste à consacrer une vie entière à chercher sans cesse pour être au plus juste, au plus près de ce qu’il veut correspondre à ce qu’il pense, éprouve, ressent.
Au début de sa démarche artistique, Marc Simon peignait. Une peinture qui s’affiliait à la famille expressionniste ce qui lui permettait de dialoguer avec lui même, ce qui lui permettait de domestiquer une certaine peur et de s’accommoder ainsi de cette inquiétude présente tout au long de son chemin de vie. Cette prégnance du spirituel, ce respect du spirituel nourrit très tôt les recherches de Marc Simon. Natif de cette région de Saint-Etienne, région riche en chapelles dont la simple architecture porte en soi un mysticisme mêlé à la sorcellerie et au paganisme paysan;
La carrière de Marc Simon a commencé par des études en histoire de l’art puis ses fréquentations artistiques autour de sa ville natale lui ont fait rencontrer nombre d’artistes alors débutants comme Jean-Gabriel Coignet, Bernard Piffaretti… Son éloignement de ces recherches picturales correspond à un souhait d’une autre nature accordant à la création artistique une dimension sociétale, une dimension qui quelque part le ramène vers ses réflexions premières en liaison avec des questionnements mythologiques, religieux. Ces questionnements il les compare au cours de ses voyages dans des pays divers mais dans lesquels il recherche d’abord l’humain ; à cette époque Marc Simon ne pouvait détacher la création artistique du rapport à l’autre, aux autres et c’est là où le geste solitaire de l’artiste seul dans son atelier ne pouvait le satisfaire. Lors de ces lointains voyages, Marc Simon note les insoupçonnables possibilités qu’offrent le travail de la glaise, le travail avec la céramique. Cette relation qu’il sent devoir mettre en place entre sa propre exigence d’expression personnelle et la pratique d’un matériaux connecté encore et toujours à l’artisanat va peu à peu s’affirmer en découvrant ces créateurs artistes et artisans au Japon, en Californie, en Afrique….. ses voyages lui servent souvent de miroirs indirects.
Ces voyages lui permettent d’approcher également ces relations fortes et entières avec les dieux les plus exotiques, dieux qui toujours ou le plus souvent, ramènent aux questions de la vie et de sa propre mort et de ces divers mondes qu’invente l’homme pour ne pas regarder cette réalité de la mort qui chaque jour l’accompagne. Cette saisissante série de Vanités (2011) montre bien que cette préoccupation habite toujours fortement cet artiste.
A l’origine de son travail avec ce matériaux céramique, Marc Simon, dans la parfaite lignée admirative d’un Bernard Linch ou d’un Hans Cooper maîtres incomparables du « skill » et du « craft » anglais le plus noble, Marc Simon travaille des vases et les ennoblit d’un décor graphique souvent monochrome, ces vases sont des réceptacles, des prétextes à retrouver ce geste abstrait qui habitait ses peintures d’un temps passé. Sa série des Totems (1997) présente avec force cette période. D’autres voyages, d’autres découvertes le mènent à convoquer la figure humaine. La rencontre avec les œuvres mystérieuses de Carmen Dionyse, artiste belge flamande trop peu reconnue, le conforte dans cette recherche d’une esthétique expressive qui exprime tout en suggérant cet ailleurs qui nous hante tous, le temps d’un souffle. Cet esprit se dégage directement des formes de cette série de céramiques série nommée Chindis (2009) qui présente ces esprits convoqués au cours de rituels, esprits anthropomorphiques reliés à cette autre série Kokopelli, porteur d’eau (1990) liés aux esprits de ces voyageurs joueurs de flûte dessinés par les indiens Hopi, dessins retrouvés sur des poteries Hohokam aux Etats Unis. Ces Chindis contiennent dans leur expressionnisme de forme et de technique mais avec une grande retenue quant à la glaçure et la coloration, cette présence d’un monde empli de spectres, de golems, de chimères, monde qui appartient véritablement à l’imaginaire de Marc Simon.
Cet artiste a beaucoup voyagé, non pas des voyages en touriste avide de paysages et d’exotisme mais des voyages au plus proche des recherches qui l’occupaient alors; Au Nouveau Mexique, Marc Simon étudie la vie de ces indiens Navarro dans ces paysages immenses et silencieux. Il restera impressionné par ces mythologies existant en Equateur et qu’il découvrira dans le livre de Anne Sibran « La montagne d’argent » croyances mythologiques autour de ces blocs de pierre qui se détachent de la montagne et se mettent en mouvement, tout cet univers magique qu’il retrouvera étrangement quand il viendra s’installer dans ce paisible village d’Auvergne dans lequel il vit actuellement, Marc Simon a retrouvé ces histoires et croyances ancestrales liées aux sorciers et sorcières, liées au fantastique qui forme une composante importante de son œuvre. Grand amateur de Science Fiction, Marc Simon parle souvent de Lovecraft cet auteur décrivant une horreur cosmique dans laquelle l’homme ne peut comprendre la vie puisque l’univers lui est étranger! Cette écriture autour d’êtres surnaturels, à nouveau autour d’une mythologie liée à des folklores ancestraux, écriture teintée de pessimisme, de cynisme qui remet en question romantisme et positivisme du siècle des lumières, cette écriture inspire à Marc Simon une série de grandes sculptures (Démons et Merveilles, 2012) sculptures saisissantes, monochromes et sobres.
Sa venue dans cette région de l’Auvergne accompagnée de son épouse Arlette et de leurs deux filles correspond également à cette démarche de créateurs qui recherchent dans les métiers d’art une forme d’échappée sentimentale et romantique. Dans cette petite ville d’Auvergne, cette famille d’artistes trouve une demeure qui fut une ancienne colonie de vacances désaffectée qu’ils achètent à la municipalité. Ils y côtoient d’autres évadés de grandes villes qui développent soit une maison d’édition, Cheyne Editeur, soit un festival autour de la lecture : Les Lectures sous l’arbre. Un environnement culturel auquel Arlette et Marc Simon apporteront leur forte contribution en créant des évènements nombreux et de qualité ponctués d’expositions d’art contemporain et de rencontres autour des questions de la création artistique. Marc Simon ne pouvait se satisfaire de la seule pratique de l’art pictural pour exprimer tous ses ressentis vis à vis d’une société sur laquelle il jette un regard critique. C’est dans ce positionnement culturel qu’il prend véritablement possession de son univers personnel, qu’il s’exprime non seulement par sa propre recherche artistique dans cette relation physique avec la céramique mais également par son rayonnement culturel vers et pour les autres. La céramique se malaxe et se traite avec les mains de la même manière que la relation humaine doit aussi se malaxer par la confrontation aux autres.
Quelques similitudes peuvent surgir avec l’histoire artistique d’un pays que Marc connaît bien également et qui est la Californie (USA). Dans les années 70 Peter Voulkos et Dale Chihuly se rebellent contre le monde peu sympathique de l’art contemporain d’alors. Cette période correspond à une revisite complète de la céramique et un débat profond autour de cette délicate question de l’artisan créateur. Ce retour au « Pastoral » de ces années 70 exprime vivement un éloignement de la ville pour un choix de vie en liaison avec l’essence même de ces choses de la vie. Le fait pour un artiste de se mettre à réaliser des pots en céramique ou des chaises en bois n’est pas seulement un geste symbolique qui affirmerait un style de vie, une intégrité, c’est aussi une affirmation d’une fuite sentimentale qui existe au cœur de ce mouvement. Mettre en place des cursus de céramique pendant l’été devient alors l’expression d’une conviction, d’une attitude qui permet autour de la création manuelle et artistique de faire passer une réflexion qui dépasse cette simple création pour dégager un style de vie, une attitude envers la vie. Marc et Arlette Simon participent pleinement et intimement à ce mouvement en développant dans leur grande demeure auvergnate, des rencontres, conférences, workshops questionnant grâce à la contribution de spécialistes, la question de la céramique dans le sens le plus noble de la création, comment en dépassant la dimension artisanale, la création surgit avec ce matériaux des plus communs, des plus pauvres que peut être la Terre sur laquelle nous marchons, vivons en quelque sorte. La céramique devient pour lui et pour Arlette une tangible métaphore de la culture telle qu’ils la sentent surgir en eux.
Peu à peu cette forme de création fait lien, devient synonyme d’une communauté reliée au pays, à la région où elle se développe elle même. Pour Marc Simon comme pour un Robert Arneson, artiste californien revendiquant son appartenance au monde des céramistes, ce matériau volontairement élu le mène à la limite extérieure qu’il choisit pour pouvoir exprimer son acte créateur. L’abandon du matériaux peinture ne correspond pas à une fuite mais à un choix conscient d’être au sein même d’un monde créatif dans la même veine qu’un Mike Kelley ou d’un Tracey Emin qui revendiquent le fait de créer dans un monde qu’ ils qualifient d’inacceptable pour ce qu’il est notable de considérer comme étant en dehors des limites de l’art contemporain.
Le travail de Marc Simon ne peut s’inscrire dans le monde de la céramique traditionnelle, il s’agit d’une recherche artistique développée dans un matériau argileux et blanc qu’est la glaise.
Les dernières pièces qu’il nous livre ? Démons rouges et Démons noirs ? vont absolument dans ce sens d’une expression revendiquée, de l’affirmation d’une présence érigée, sans visage, sans repère d’ humanité mais en même temps affirmant évidemment cette solitude exacerbée qui habite et désespère tout créateur. L’ artiste qui utilisait le médium peinture pour exprimer son propre inexprimable est toujours présent dans ces céramiques mais aujourd’hui, ces céramiques nous touchent parce qu’elles portent en elles mêmes toute cette expérience d’un vécu qui s’exprime au delà du monde de la création contemporaine, le revendiqué de ces céramiques qui nous sont données à voir nous invite à partager un vécu humain exprimé et contenu au delà des critères esthétiques qui régissent notre petit monde artistique bien pensant.
Marc Simon a parcouru un long cheminement depuis cette série des Dervish ou son installation Vis à Vis (1997). Le matériau même de la glaise lui a donné la possibilité d’affirmer ses recherches dans la poursuite de ces choses complexes qui régissent le parcours d’une vie. Le dicible et l’indicible se télescopent, les angoisses et les joies se côtoient pour former le tout de ce que nous sommes. Au delà des objets que nous découvrons dans cette exposition, c’est le parcours d’une personne qui à travers sa vie, continue ses questionnements et les expriment sous une forme que chacun d’entre nous peut reconnaître. Ce choix du matériau céramique permet à Marc Simon de rassembler ce qui au départ de sa carrière artistique tentait d’exprimer une certaine forme d’Utopie, Utopie créatrice mais aussi Utopie de pouvoir faire sortir de lui même sa personnalité la plus obscure, la plus enfouie. Ce chemin, ce cheminement continu imperturbablement et l’expression inscrite dans ses dernières œuvres nous montrent combien Marc Simon affirme de plus en plus fortement sa démarche de laboureur infatigable.
Philippe Hardy, 2013
